Anne Diaz, ethnologue et docteure en langue, littérature et culture bretonne : « Cette frontière est essentiellle pour comprendre le territoire breton »

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La thèse d’Anne Diaz, 1000 pages quand même, peut être lue sur Thèse.fr ou sur https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01868251/document

La guingampaise Anne Diaz, ethnologue qui travaille pour l’association BCD / Sevenadurioù Breizh*, a consacré en 2018 sa thèse à la frontière linguistique et identitaire entre «Gallos» et «Bretons». Elle propose une pertinente approche anthropologique de cette limite entre Haute et Basse-Bretagne.

Ceci est un agrandissement de la carte incluse dans la 2e édition de l’Histoire de Bretagne de Bertrand d’Argentré, conservée à la bibliothèque municipale de Brest. Cette carte a été réalisée vers 1582 et on y voit la plus vieille représentation (en pointillé) de la frontière entre Haute et Basse-Bretagne.

Qu’est-ce qui vous a motivé dans le choix de votre thèse ?
Tout d’abord une grande curiosité. Et, également, le constat qu’il n’y avait pas de travaux scientifiques sur ce sujet essentiel pour comprendre le territoire breton. Je souhaitais apporter quelque chose à ma petite échelle. Moi qui viens du milieu bretonnant, je voulais comprendre pourquoi le gallo était aussi méprisé et la Basse-Bretagne toujours valorisée.

Comment avez-vous procédé pour ce travail ? Et combien de temps cela vous a-t-il pris ?
J’ai tout d’abord effectué un travail de terrain avec des enquêtes et de nombreuses rencontres, avec pas mal de bouche à oreille. Il était capital de chercher l’info. J’ai d’ailleurs commencé à Plélo puis j’ai suivi la frontière du Nord au Sud. Je n’ai bien sûr pas été dans tous les villages. Les gens ont été super accueillants. Des deux côtés. Et ça, c’est formidable pour une chercheuse. Ça m’a permis de recueillir des tas d’anecdotes. Ensuite, est venu le temps de l’échafaudage, de la théorie. Tout cela m’a pris plus de cinq ans. Ce qui est une durée normale pour une thèse.

Où peut-on situer cette frontière aujourd’hui ?
Panier a réalisé dans les années 40, avec une parution en 1942, un travail méthodique et précis, village par village, hameau par hameau, suivant en cela le tracé de Paul Sébillot, datant de 1885. Et on peut dire qu’aujourd’hui, la frontière va de Plouha à la Presqu’île de Rhuys.

Le mot frontière n’est-il pas un peu fort ?
Si, c’est sûrement abusif en 2021. Par contre, il faut en tenir compte historiquement, notamment dans l’analyse du ressenti. La limite identitaire a la vie plus longue que la limite linguistique. Il y a un sentiment de différence, pas forcément réel d’ailleurs, qui est assez dur à définir mais qui perdure. Cela s’explique par l’Histoire.

Ce sentiment d’appartenance de part et d’autre devait-être assez important ?
Se différencier permettait de s’identifier à son groupe. Et en général, on aime bien taquiner, se moquer de ses voisins. C’est une tendance humaine. Et avec cette différence de langue, de pays, c’était facile, l’autre étant parfaitement reconnaissable.

Quelle image se renvoient les uns et les autres ?
Il s’agit d’une même pièce à deux faces. On se défini en contraire dans une logique de différenciation. Ainsi le Gallo serait plus réservé, moins revendicatif, plus négligé. Alors que le Bas-Breton aime paraître, en mettre plein la vue. Il fait très attention à sa maison, prend soin de son apparence, organise de grands mariages, est plus revendicatif, plus hardi et se mobilise beaucoup socialement. La mauvaise vision du gallo, considéré comme du français approximatif, a beaucoup influencé sur ce que les bretonnants pensaient des gallèsants dont le parler était en quelque sorte méprisé. Pour les Bas-Bretons, seul le breton était la langue légitime.

Les niveaux de vie étaient-ils identiques de chaque côté de cette frontière ?
Tout dépend du contexte dans cette société rurale. À Plélo, on considérait le berton comme pauvre et à la traîne. Il faut dire que les terres plélotines étaient riches. Par contre du côté de Pontivy, c’était tout l’inverse.

Des échanges étaient-ils fréquents entre Haut-Bretons et Bas-Bretons ?
C’est super intéressant car il y avait une vraie coupure qui existe encore parfois. Mais dans les hameaux frontaliers, de multiples échanges avaient lieu, notamment lors des travaux agricoles comme les foins, la moisson. Les familles se mélangeaient. Nous avons des témoignages là-dessus. Les marchés, comme les pardons, étaient aussi des points de contact. Chacun apprenait deux-trois mots de l’autre langue et on pouvait ainsi se débrouiller pour acheter et vendre. Il y avait également les mariages mixtes. Mais ce n’était pas toujours évident. La guerre 14/18 a également permis, du fait du brassage de population, à de nombreux Bretons de découvrir qu’il existait deux langues en Bretagne.
Au niveau culturel et touristique, il semble que la balance penche plutôt du côté des Bas-Bretons ?
C’est indéniable. Il est considéré que les bretonnants possèdent une culture plus riche. C’est un fait que celle-ci a été particulièrement mise en valeur. Cela vient très certainement du XIXe siècle lorsque des voyageurs se sont surtout rendus en Basse-Bretagne et l’ont abondamment décrite. Mais ces clichés, avec les coiffes, les broderies, qui valorisent essentiellement la Basse-Bretagne demeurent et peuvent être problématiques, notamment au niveau du tourisme en Haute-Bretagne.

Aujourd’hui encore, on parle d’ambiances différentes ?
Oui. On l’entend souvent. Des jeunes m’ont dit qu’ils n’iraient jamais dans un Fest-Noz en pays gallo car ce n’était pas du tout pareil, que ce n’était pas la même ambiance. Une dame m’a également raconté que lorsqu’elle allait au bal à Quintin, personne ne l’invitait alors que dans le pays bretonnant, il n’y avait jamais de problème.

Pour conclure, où en sommes-nous de cette notion de frontière linguistique, notamment chez les jeunes ?
Elle est moins prégnante pour eux alors que les très jeunes ne connaissent pas la différence entre Haute et Basse-Bretagne. Je ne sais pas quelle sera la situation dans 20 ans. Mais, de toute façon, il n’y a pas une langue, pas un pays, plus légitime que l’autre.

  • Bretagne Culture Diversité/Sevenadurioù Breizh