Les manoirs bretons : Petits châteaux ou grandes fermes ?

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Le manoir de Fornebello à Plouagat (1408-XVIe) est l'archétype du manoir breton du XVe siècle. On peut maintenant y louer des gîtes aménagés dans les dépendances (voir le site des gîtes de France).

L’âge d’or, c’est ainsi qu’on appelle cette parenthèse dorée qui court en Bretagne du XVe au XVIIe. Âge d’or économique, architectural. Mais si on les interrogeait, les gens d’alors diraient peut-être que le tissage du lin leur brisait le dos, le filage du chanvre leur pourrissait les dents, que si les manoirs étaient beaux, les négociants riches, les pauvres, eux, tiraient la langue et le loup dévorait encore parfois les enfants au pas des portes…
Ils diraient peut-être que l’âge d’or c’était plutôt avant, au temps de l’indépendance, quand le Breton était maître chez lui. Mais maître de quoi ? Quand le duché était contraint de s’allier à l’Anglais, au Français ou à l’Espagnol selon d’où venait le danger? Quand famines et épidémies se chargeaient du contrôle des naissances ?
Non, pour les Bretons médiévaux, l’âge d’or c’était sûrement encore avant, avant l’invasion romaine. Et pour les populations néolithiques, avant l’invasion celte… Toutes les époques se sont chargées chaque fois de remettre l’âge d’or aux calendes antérieures.
Ou aux calendes grecques : religions, politiques et aujourd’hui technologies nous promettent la lune, nous disent que c’est dur aujourd’hui peut-être, mais que demain ce sera vachement mieux. Qui croire ?
Le Flâneur (avec d’autres) suggère : et si on ne courait plus derrière la nostalgie enjoliveuse ou l’espérance béate d’un âge d’or toujours fuyant, pour s’occuper d’un présent peut-être pas doré mais vivable pour tous, vigilant et joyeux, partagé et audacieux, sous peine de se prendre le futur proche en pleine figure. Et de retourner à l’âge de fer. Disons-nous que l’âge d’or c’est maintenant, retroussons nos manches et jetons nos œillères.

Le manoir, magnifique, de la Ville-Daniel à Plaine-Haute dont la construction s'est achevée en 1559 est aujourd'hui classé monument historique. Il est possible d’y louer des gîtes (voir le site des Gîtes de France au n°22G310612).
Le manoir, magnifique, de la Ville-Daniel à Plaine-Haute dont la construction s’est achevée en 1559 est aujourd’hui classé monument historique. Il est possible d’y louer des gîtes (voir le site des Gîtes de France au n°22G310612).
Le manoir de Goaz Froment au Vieux-Marché est une construction de la fin de XVIe, voire du tout début du XVIIe siècle. Le marquis de La Fayette y aurait séjourné. Aujourd'hui les propriétaires, Blanche et Olaf Mühlmann, proposent des locations de gîtes labellisés 4 épis et classés 3 étoiles (là aussi, voir le site des Gîtes de France).
Le manoir de Goaz Froment au Vieux-Marché est une construction de la fin de XVIe, voire du tout début du XVIIe siècle. Le marquis de La Fayette y aurait séjourné. Aujourd’hui les propriétaires, Blanche et Olaf Mühlmann, proposent des locations de gîtes labellisés 4 épis et classés 3 étoiles (là aussi, voir le site des Gîtes de France).
Le manoir de Toul-an-Gollet de Plésidy (XVIe) est un admirable exemple d'architecture noble de cette époque.
Le manoir de Toul-an-Gollet de Plésidy (XVIe) est un admirable exemple d’architecture noble de cette époque.

En ce temps-là, la Bretagne était particulièrement prospère. De la fin du XIVe siècle jusqu’au milieu du XVIIe, elle était même riche qualifiée de « Pérou pour la France » par le roi Louis XI (XVe). La conjoncture, politique, économique et démographique était à cette époque favorable à la péninsule bretonne. C’est dans ce contexte, au cœur d’un XVe siècle quelque peu apaisé (une paix relative, fin de la peste noire), que l’on voit s’élever les premiers manoirs bretons, symboles de cet âge d’or. Mais qu’étaient-ils réellement ? De petits châteaux ou alors de grandes fermes ostentatoires ? Réponse avec Bernard Morel, fondateur du Musée des Manoirs bretons à Bulat-Pestivien et Erwan Chartier-Le Floch, journaliste, écrivain et historien breton.

« A partir du Moyen âge, la Bretagne se couvre de maisons nobles appelées manoirs, écrit Erwan Chartier-Le Floch, éminent spécialiste de l’histoire bretonne. Moins fortifiés que les châteaux, ils sont d’ordinaire au centre de domaines agricoles plus ou moins grands ».
Ces manoirs étaient tout d’abord des lieux de vie, de travail et de pouvoir. On en recensait près de 14700 sur le territoire breton. Ce chiffre important s’explique notamment par le grand nombre de nobles ou de chefs de famille en Bretagne, bien plus en proportion que dans le royaume de France. Mais également par une économie florissante.
Il faut tout d’abord se replonger dans cette période : nous sommes alors en pleine guerre de cent ans (1337-1453) et, ici en Bretagne, les Monfort et les Penthièvre (1341-1364) se livrent à une autre guerre, celle de succession, celle des deux Jeanne, à la suite du décès du Duc Jean III de Bretagne .
Pour faire vite, mais cela a son importance, Jean de Montfort s’allie avec les Anglais alors que les Penthièvre et leur représentant Charles de Blois (neveu du roi de France Philippe IV) ont l’appui des Français. La victoire reviendra finalement aux Montfort. Jean IV (fils de Jean de Montfort et de Jeanne de Flandre) devient Duc (1365-1399). Sans cesse tiraillé entre ses deux puissants voisins que sont l’Angleterre et la France, il s’appuie tout de même beaucoup sur les Anglais, toujours en conflit avec la France.
Cette « alliance » fait que la Bretagne peut poursuivre en toute quiétude son florissant commerce maritime.
« Alors que la France est entravée, les bateaux battant pavillon breton naviguent librement. La flotte britannique, qui contrôlait alors les océans, les laissent tranquilles », indique Bernard Morel.
Ainsi, les voies maritimes bretonnes permettent des échanges prospères avec l’Angleterre, l’Espagne (et par là-même ses colonies d’Amérique du sud) l’Italie, les Pays-Bas et bien d’autres pays européens. Les productions locales de chanvre et de lin, bien sûr, mais aussi le commerce des vins des Pays de Loire, de graines, de poteaux, de morue (les Chrétiens jeûnaient près de 140 jours par an), de sel de Guérande et de Bourgneuf apportent une « aisance inouïe à la province. Et cela profitait à toute les classes de la population ». En parallèle, s’installe sur le duché un « corps important de fonctionnaires qui accèdent à des charges élevées ».
Ensuite, au grand dam de certains, la Bretagne est rattachée à la France (1532). Mais elle reste riche et bien organisée.
Ainsi, à cette période entre 1450 à 1650, apparaissent sur le territoire de très nombreuses demeures aristocratiques (et ecclésiastiques pour les cadets de familles nobles), symboles ostensibles d’une bien belle prospérité. Ces solides constructions de granit et d’ardoises du pays succèdent aux châteaux forts devenus obsolètes avec l’arrivée de l’artillerie (et souvent déjà démantelés) et aux constructions en bois et en terre plus ou moins fortifiées qu’occupaient alors de petit nobles au cœur de leurs domaines agricoles (du XIIe au XIIIe).
« Il est remarquable de constater que la floraison des édifices laïcs et, aussi, religieux de la Renaissance accompagne la courbe ascendante du commerce, notamment, des toiles bretonnes, signe évident de l’enrichissement général de la province. Synonyme de terre noble, le manoir est d’abord la résidence d’une famille aristocratique qui abrite aussi les domestiques et serviteurs, » souligne pour sa part Erwan Chartier-Le Floch. Ainsi, le manoir est bien un lieu de vie, de travail et de gestion d’un fief variable mais d’une taille, grosso-modo, équivalente à une commune actuelle. A titre d’exemple, le manoir de Bodilio à Bulat-Pestivien chapeautait 600 hectares, 37 fermes, trois moulins à la fin de l’ancien régime. Les chapelles, les moulins, les pêcheries et, surtout, les colombiers, outre le fait qu’ils génèrent des revenus, sont aussi là pour asseoir le prestige du propriétaire.
«  Le manoir est un élément de l’identité bretonne qui a beaucoup influencé l’architecture de la région. Et il est souvent associé à un certain standing social, » continue Erwan Chartier-Le Floch. Pourtant, certaines sources indiquent qu’à cette époque, 70 % des nobles étaient pauvres, souvent plus que leurs paysans qui, eux, bénéficiaient du système typiquement bas-breton des convenants.
Alors le manoir est-il un petit château ou alors une (très) grosse ferme ? Un peu des deux serions-nous tentés de dire. Et aujourd’hui, il reste encore la moitié des 14 700 manoirs érigés à cette époque. Témoins d’une période faste qui prit fin notamment avec les guerres de Louis XIV, interdisant tout commerce avec l’Angleterre et bloquant les débouchés, le manque d’industrialisation flagrant de la province, du rôle néfaste joué par les réglementations de Colbert et, pour finir, par l’arrivée du coton, grand rival du lin, sur le marché.

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Plus d'une soixantaine de maquettes à l'échelle, des éléments interactifs et de nombreux panneaux explicatifs vous attendent au remarquable musée des manoirs bretons de Bernard Morel, situé à Bulat-Pestivien.
Plus d’une soixantaine de maquettes à l’échelle, des éléments interactifs et de nombreux panneaux explicatifs vous attendent au remarquable musée des manoirs bretons de Bernard Morel, situé à Bulat-Pestivien.

Musée des Manoirs bretons
Manoir Bodilio
Bulat-Pestivien
02 96 21 87 81
accueil@manoirdebodilio.fr
Ouvert d’avril à octobre les samedis et dimanches de 15h à 18h et le reste du temps sur appel téléphonique. Entrée : 3 euros; enfants de 7 à 13 ans : 2 euros et pour les groupes de plus de 15 : 2 euros.

Le domaine du manoir de La Bruyère au Foeil (XVIIIe siècle) s'est spécialisé dans l'accueil des mariages dans un cadre atypique particulièrement séduisant (02 96 58 15 07).
Le domaine du manoir de La Bruyère au Foeil (XVIIIe siècle) s’est spécialisé dans l’accueil des mariages dans un cadre atypique particulièrement séduisant (02 96 58 15 07).