Loup, y es-tu (revenu) ?

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Anecdotique aujourd’hui, le loup a parfois été une plaie sanglante pour la Bretagne. Alors qu’on l’aurait aperçu à nouveau vers Guerlédan, penchons-nous sur les traces jadis meurtrières qu’il a laissées ici. Aux animaux comme aux hommes.

Partout en Bretagne, en Trégor-Goëlo, le loup a laissé des traces profondes dans la toponymie : « Bleiz, Blaise, Loup »(*), preuve de la frayeur qu’il inspirait.
Quatre périodes furent meurtrières.
De 1597 à 1606. La guerre de la ligue se double de famine et de peste. Le chanoine Moreau parle en 1598 de loups s’habituant à la chair humaine après avoir goûté des cadavres. Ils attaquaient jusqu’au seuil des maisons avec une telle ruse qu’on les prenait pour des soldats réincarnés en loup-garou (tud-bleiz).
Un seul loup peu hargneux attirait d’abord les chiens vers les fourrés que ses comparses déchiquetaient ensuite. Cela fait, ils attaquaient chaque personne isolée à la gorge « avant même qu’elle ne pousse un cri », préférant les enfants, parfois même avant leur naissance : plusieurs cas de femmes enceintes étripées sont recensés. A Meslin, près de Lamballe, on déplore 16 enfants dévorés en une année.
De 1688 à 1709. Il semble que la déforestation accélérée du Centre-Bretagne sous Colbert ait poussé le loup à l’anthropophagie. Les jeunes bergers restent leur cible favorite : 9 enfants mangés en 1697 entre Loudéac et St-Carreuc. Et encore les registres paroissiaux sont-ils lacunaires.
De 1724 à 1773. Les attaques reprennent en 1725 à Lanvellec avec la petite Catherine Piriou, 5 ans. En 1727, à Pleumeur-Bodou, un homme est retrouvé dévêtu, nez, joues et oreilles arrachés, les mets de prédilection du loup.
De 1847 à 1888. En 1860, à Magoar, une fillette de 8 ans sortie uriner se fait emporter. A Lanrivain, une autre de 10 échappe de justesse à la mort. En 1879, un enfant de 12 ans est dévoré à Lohuec.
En 1881, un homme se fait attaquer à Loguivy-Plougras. « Courbé dans la lande et vêtu d’une peau de mouton », il s’est probablement fait prendre pour une brebis.

Important : D’ordinaire, le loup est sans danger pour l’homme. « En cinquante ans, nous n’avons aucun cas d’attaque d’homme recensé dans toute l’Europe, » souligne Jean-Luc Valérie naturaliste à l’Observatoire du loup. Lorsque le loup a un espace vital suffisant, il ne pose pas de problème, comme c’est le cas en Italie où de grandes zones sauvages lui sont réservées dans le massif des Apennins. L’homme doit apprendre à ne pas prendre toute la couverture naturelle à lui.

(*)Le Rumblaye (Boquého) ; Gars an Blay (Senven-Léart) ; Chausseloup (St-Fiacre et St-Péver) ; Convenant Bleiz (Ploezal); Crec’h Bleiz (Plougrescant, Penvénan & Langoat) ; Goas Bleiz (Ploubezre) ; Stephan Bleiz (Pouldouran) ; Pors Bleiz (Quemper-G) ; la Fosse au loup (Plouëc) ; Moulin du Loup (Loc-Envel) ; le Bois du Loup, Coat ar Bleiz, la Ville Indeloup (Grâces et Plouisy) ; Pen ar Bley (Belle Isle) ; Toul ar Bleiz (Pouldouran, Prat, Bourbriac, Pleumeu-B), Kerambley (la Chapelle-Neuve) ; Rubleizic (Coatarscorn) ; Kerbleiz (Gommenec’h, Pleumeur-G) ; Coat ar Bley et le Bois du Loup (Plouisy); Ty Bleiz (Kerbors) etc.

L’enragé de Bourbriac aux 143 victimes

S’il lui arrivait d’attaquer, c’était souvent en été, pour nourrir sa portée de mai. Mais un loup pris de rage pouvait frapper n’importe quand, et faire carnage de tout ce qui passait sous ses crocs. Comme ce 25 avril 1851…

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Ce jour-là, un loup de taille moyenne sort d’un bois à la Harmoye et va mordre 48 personnes et 95 bêtes en une journée, faisant 18 morts, sur le coup ou des suites de la rage. Deux enfants sont tués sur l’instant : un de 5 ans au Haut-Corlay, un de 3 ans au Vieux-Bourg. La bête s’attaque ensuite à un pauvret de 10 ans (9 blessures à la tête et oreille arrachée), un pauvre fermier de 75 ans de St-Connan (mordu de la tête au ventre), un mendiant de 40 ans… En tout 26 hommes et 22 femmes…
Il fait beau ce jour-là, beaucoup de monde dehors : des enfants jouent devant leur porte ; journaliers, bergers vaquent, les animaux paissent. En plein champ et en plein jour, partout l’irruption jette le même effroi, ainsi que le racontent les témoins de la fin du périple : « Le loup arrive de Kerpert, mord deux chevaux, une vache, un taureau. A Pont-Bren, il mord 2 enfants, une femme de 64 ans et ses 4 vaches. Puis il attaque une mendiante réfugiée sur un talus mais la délaisse pour sauter sur un cavalier et son cheval qui l’éjecte d’une ruade. Il s’en prend alors à une petite de 12 ans puis à un mendiant pêchant à Bourbriac qui lui assène un violent coup sur la tête. La fureur de la bête redouble, elle saute sur son agresseur et lui mange la face… »(*)
Cela suscite aussi des actes d’héroïsme. Ainsi Pierre Bourges, de Bourbriac, tente-t-il pour protéger son fils d’étouffer le loup en lui plongeant la main dans la gueule. Il mourra des suites de la rage. Plus chanceuse fut Marie-Noëlle Le Goeffic, qui protège de son corps les enfants d’une voisine, guérira de ses morsures, et sera médaillée.
C’est Yves Stéphan qui mettra fin à la folie meurtrière d’un coup de fusil à bout portant.
Les cas sont rares, mais pas exceptionnels. Déjà, en 1719, à Duault, une bête enragée avait fait 10 victimes, qu’on avait dû étouffer pour abréger leur agonie.
Les temps ne sont plus les mêmes et il semble que le remède soit devenu pire que le mal : en France, la chasse a fait 370 morts depuis 2000. Un tableau de chasse pire que celui du loup jadis, et sans l’excuse de nourrir ses petits.

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