À ses enfants, Saint-Brieuc reconnaissant

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« Dans son œuvre et dans sa vie, Louis Guilloux était un homme engagé, un homme de conviction. C’était un révolté empreint d’une profonde humanité», souligne Michel Guyomard. En témogne son activité auprès des réfugiés espagnols arrivés à St-Brieuc avant la seconde guerre mondiale ou, bien plus tard, sa solidarité avec les salariés du Joint-Francais. Sa maison a aussi servi de lieu de rendez-vous pour les résistants. »

Ces célébrités briochines

Elles sont nombreuses ces célébrités à avoir foulé les pavés de la rue Saint-Guillaume ou à s’être assis à une terrasse de café place de la Grille. On pense évidemment à la plus emblématique d’entre-elles, Louis Guilloux. Mais il n’est pas le seul à avoir marqué de sa présence la cité briochine. Patrick Dewaere y est né alors que Jacques Gamblin a effectué ses premiers pas d’acteur au théâtre du Totem.
Mona Ozouf était élève au lycé Renan et Jean-Louis chrétien, le spationaute, à Saint-Charles. Alfred Jarry, le « père » d’Ubu pas toujours tendre avec la préfecture des Côtes du Nord, a quant à lui passé une belle partie de sa jeunesse à St-Brieuc. François Budet, Yelle, Julie Bresset, Ronan Luce, Hervé Hamon, Christian Prigent, Roger Nimier, Albert Camus et Villiers de l’Isle-Adam (écrivain qui a notamment inspiré le symbolisme) ont également tissé des liens particulièrement forts avec la ville aux trois vallées.

Louis Guilloux, homme du peuple

C’est peu dire que Saint-Brieuc imprègne l’œuvre de Louis Guilloux. Jamais nommée, on la reconnaît cependant aisément dans des ouvrages tels que la Maison du peuple (1927), Le Sang noir (1937) ou Le jeu de patience (1949). Pourtant, Louis Guilloux cultivait une attitude ambivalente vis à vis de sa ville natale où, semble-t-il, il « étouffait » quelque peu.

Louis Guilloux n’était pas un auteur qui écrivait sur le peuple. Il était un fils du peuple et se revendiquait comme tel.
« Son père était un modeste cordonnier de la place de la Grille, très à gauche politiquement. Louis a baigné dans cette ambiance dès son enfance. Il est donc assez logique qu’il ait épousé les idées socialistes de l’époque qui faisaient corps avec la culture ouvrière, indique Michel Guyomard du Groupe d’Éducation Nouvelle des Côtes d’Armor et grand connaisseur de l’œuvre de Louis Guilloux. C’était un fervent défenseur de la justice sociale et du respect de la dignité humaine. »
Cela se retrouve dans ses écrits. Tout comme une récurrente critique de la société briochine et, notamment, de sa bourgeoisie (mais cela aurait sûrement été identique dans une ville similaire).
On l’a dit, Louis Guilloux se sentait « à l’étroit » dans la préfecture des Côtes du Nord et aussi, sûrement, dans sa vie familiale. Aussi, était-il attiré par Paris où il menait une vie de bohème attrayante mais peu propice à l’écriture. Ce qui le faisait immanquablement revenir dans ce qu’il appelait parfois, à l’intar d’Alfred Jarry, « Saint-Brieuc-Les-choux » où il pouvait , enfin, travailler dans des conditions favorables.
Son style était populaire, au bon sens du terme, avec une langue vivante, un parler vrai avec de temps à autre un zeste de gallo. Louis Guilloux s’inspirait essentiellement de son vécu. Cripure, le « héros » du Sang noir doit en effet beaucoup à Georges Palante, son professeur de philosophe et ami (avec qui il se brouillera bêtement). D’autres habitants et personnalités de St-Brieuc se reconnaîtront aussi dans ses livres qui donnent une assez juste peinture d’une ville provinciale d’alors.On ne s’en rend peut-être pas tout à fait compte aujourd’hui mais Louis Guilloux était l’une des figures du monde littéraire du XXe siècle. Il a frôler de très près le Goncourt. Tout d’abord avec Le Sang Noir en 1937 puis, en 1949, avec Le Jeu de patience qui obtiendra finalement le Renaudot. S’il n’a pas connu le grand succès public qu’il méritait, Louis Guilloux était particulièrement apprécié de ses pairs. Jean Guéhenno ne tarissait pas d’éloges sur son travail tandis que Max Jacob, André Malraux, André Gide -avec qui il effectua un fameux voyage en Union Soviétique et dont il n’apprécia pas vraiment le comportement- Jean Grenier, André Chamson, Jean Paulhan, Claude Roy et Gaston Gallimard l’ont toujours soutenu. Albert Camus, qui lui a maintes fois rendu visite à St-Brieuc, était un ami très proche. Louis Guilloux, qui aimait tant se promener dans les rues briochines et boire un coup avec les copains, tirera sa révérence le 14 octobre 1980. Il avait 81 ans. Restent ses livres. La maison du Peuple est peut-être celui par lequel il faut débuter pour qui souhaiterait entrer dans l’univers de ce très grand écrivain.

Patrick Dewaere, « presque » né sur scène

Le 25 avril 1947, au théâtre à l’italienne, la directrice et actrice Mado Maurin est prise de contractions après avoir joué le rôle d’une religieuse dans Les Mousquetaires au couvent. Pour peu, la mère supérieure accouchait sur scène de son troisième fils, Patrick, né de père inconnu. Le lendemain, la naissance est annoncée sur scène et le futur Patrick Dewaere applaudi alors qu’il n’a que quelques heures. Il restera peu à Saint-Brieuc, sa mère étant mutée au théâtre de Calais. Cependant, lors de l’inauguration du théâtre de verdure, au parc des Promenades, en 2009, Mado, sa mère, s’en souvenait comme « d’un jour béni des dieux ». Car si la vie de l’acteur de Série noire n’a pas été un long fleuve tranquille, son jeu, lui, était des plus divins.

Jacques Gamblin, acteur « né » à Saint-Brieuc

On peut n’être redevable à un lieu que d’y être né par hasard. C’est tout l’inverse pour Jacques Gamblin, né à Granville, sans vocation précise. C’est lors d’un stage BAFA qu’il croise Hubert Lenoir, créateur du Théâtre du Totem, implanté au Légué, qui lui propose d’intégrer la troupe comme technicien. « J’avais envie de passer côté comédiens, » se souvient l’ancien stagiaire. Désir exaucé un an plus tard, mais sans succès visible. Il se décourage et quitte la Bretagne.
L’année suivante, Hubert Lenoir le rappelle pour un rôle. « Alors j’ai recommencé… En fait, non, j’ai réellement commencé. » En 1999, au théâtre de la Passerelle, après la pièce Le Toucher de la hanche, l’acteur fétiche de Lelouch, Chabrol, Blier… s’est souvenu devant une salle comble de ce qu’il devait à la persévérance d’Hubert Lenoir et à ses prémices briochines.
Après Le Totem, Jacques rejoindra le Théâtre de l’Instant à Brest, puis Lorient et la Comédie de Caen, avant Paris et les premiers frissons de la célébrité. L’acteur du Premier jour du reste de ta vie, de Pédale douce, du Facteur Cheval… enfin reconnu, ne manque jamais lors de ses interviews d’exprimer sa reconnaissance envers la cité qui l’a vu « naître ».

Mona Ozouf,
à Renan s’est éveillée sa conscience

Parmi les célébrités passées par les lycées briochins, Mona Ozouf est celle qui a l’actualité la plus chaude avec un documentaire sur sa vie et sa carrière. Filmé à Plouha et à saint-Brieuc, il sera bientôt difffusé sur France 3.

Fille du militant bretonnant Yann Sohier, la petite Mona débarque à 4 ans à Plouha, où sa mère prend en charge l’école maternelle. Elle rejoint ensuite le collège/lycée Renan, alors occupé par les Allemands, les élèves devant se contenter de cours improvisés dans des appartements bourgeois ou « dans la sinistre salle Saint-Michel ».
A la Libération, l’adolescente a pour professeure de littérature Renée Guilloux, femme de Louis, qui lui décille les yeux sur les femmes écrivains telles George Sand ou la victorienne George Eliot, ainsi que sur le rôle des héroïnes romanesques. Sa conscience de femme va naître là, de même que son désir d’aller « aussi loin que les hommes ». Elle fustige en revanche « l’égalitarisme forcené » des féministes américaines.
Ses études de philosophie puis d’histoire la conduisent à devenir une spécialiste de la Révolution française et de l’école publique. Son héritage est à la fois laïque et militant des particularismes, notamment bretons, dans son ouvrage de 2009 le plus connu : Composition française. Antijacobine, elle plaide pour la diversité culturelle, mais s’égare en 2003 dans un soutien à la guerre en Irak.
Mona Ozouf n’a pas oublié ses racines. En septembre dernier, pour le tournage d’un film qui lui sera bientôt consacré sur France 3, elle était l’invitée du cours moyen bilingue de l’école de Plouha, dans la classe même où sa mère avait exercé.
Saint-Brieuc aussi a su se souvenir de sa prestigieuse élève en baptisant à son nom l’amphithéâtre n°6 du campus briochin.
À 88 ans, c’est une reconnaissance tardive mais bienvenue. Tant d’autres ne sont que posthumes.

Le Père Ubu a-t-il été conçu à Saint-Brieuc ?

Certes, Jarry est né à Laval et le pitoyable héros de son chef d’œuvre est inspiré d’un de ses professeur de Rennes. Cependant, on découvre dans les poèmes et comédies de sa jeunesse briochine plusieurs embryons du futur Père Ubu.

Jarry n’arrive qu’à six ans à Saint-Brieuc, entraîné là par sa mère, sa sœur et les revers de fortune de son père, négociant à Laval. Toute la famille s’installe au 6 bis rue de la Charbonnerie, dans le centre, puis au 12 boulevard Charner.
Au collège Le Braz, Alfred est décrit comme un élève brillant. Qui pourrait croire que le futur annonciateur du théâtre de l’absurde, du surréalisme, initiateur de la pataphysique et du « n’importe quoi « , selon les critiques réacs de l’époque, avait été plus tôt « un élève obtenant de nombreux prix en composition française, latin et grec » ?
Cependant, le collégien se montre également précoce dans son sens de l’observation acide et dans la critique de son encadrement. A douze ans, il décrit ainsi sa ville adoptive :
 » A Saint-Brieuc-des-Choux, tout est plus ou moins bête, et les bons habitants ont tous perdu la tête.  » Il la situe  » à deux lieues de la mer, à deux pas des fumiers  » et lui règle son sort en une épitaphe finale :  » Ah ! quel triste pays que Saint-Brieuc-des-Choux !  » Un poème sans doute responsable d’une reconnaissance tardive et mesurée par la Ville (l’esplanade de la gare n’a été baptisée Jarry qu’en 2009).
Peut-on reprocher à un néo-pubertaire la critique de son environnement ?
D’autant que le reste du poème écorne bien davantage ses profs et pions qui en prennent autrement pour leur grade. Le poète acerbe met aussi profs et copains en scène dans une comédie satirique nommée Les Antiaclastes aux sobriquets amusants : Pet-sec, Nez-de-Tabac, Tête-de-Seiche…
Sans doute a-t-il rodé au Lycé Le Braz sa verve railleuse qui donnera son meilleur jus dans Ubu, inspiré d’un certain prof Hébert que Jarry aura à Rennes. Il garde cependant un bon souvenir des vacances à Lamballe où ses oncles élèvent des chevaux, d’Erquy qu’il évoquera dans L’Amour fou et de ses pêches à pied le long de la côte.
Il n’en reste pas moins que le Jarry surréaliste est probablement né à Saint-Brieuc, sur un banc de classe.

Pour Jean-Loup Chrétien,
c’est à Saint-Charles

Le célèbre général et spationaute a partagé sa scolarité entre Morlaix et Saint-Brieuc, mais c’est au lycée briochin Saint-Charles que sa vocation est née, entre 1954 et 59, notamment en classe prépa à l’école de l’air où il a montré ses premières dispositions pour l’aventure spatiale. L’amphithéâtre du lycée porte lui aussi le nom de son plus célèbre élève depuis 2014.

A noter que, fidèle à la côte nord bretonne, il est également vice-président de Tietronix Software et créateur de Tietronix Optics et Eclipse Aéro, sociétés toutes trois basées à Lannion.